Pour faire suite à mon article précédent, l’« héritage de mai 68 », l’éducation ne fut pas la seule évolution de ces années là. Une des grandes évolutions fut le logement.
Pour répondre à la demande, notamment des pieds-noirs, mais aussi pour rénover un habitat ne correspondant plus aux critères du moment, de grandes vagues de constructions ont été engagées. Celles-ci permirent d’offrir à des gens ayant de faibles revenus des logements de grande qualité. Mais ces logements, pour des raisons de coûts, furent construits de façon très dense donnant ainsi naissance à nos grands ensemble. La population y était modeste et avait une forte culture ouvrière. Tant que tout le monde travaillait, en 1968 le chômage était encore une fiction, il y avait bien ségrégation, mais elle correspondait au fonctionnement d’un système social stratifié et encore accepté en cette période.
L’évolution vers la disparition des emplois accompagnée de la dévalorisation des métiers manuels et le fait que l’école cessa d’orienter en filière courte ceux qui auraient pu y apprendre un métier, doublée de la ségrégation urbanistique, fit que ces cités, grande évolution de confort en leur temps, devinrent des lieux où se trouvèrent regroupés des chômeurs et des jeunes sans avenir car sans formation.
Les écoles fonctionnant géographiquement, ces « sans avenir » se trouvèrent donc ensemble de la maternelle à la première classe séchée … qui dut être la troisième, puis la quatrième pour être aujourd’hui plutôt la cinquième ou la sixième. Le seul moyen de sortir son enfant du ghetto – encore fallait-il pour cela avoir conscience de ce ghetto – était de le sortir du système et de l’envoyer dans le privé … ce dont peu avait les moyens.
Ainsi s’organisèrent des quartiers entiers où un enfant n’a d’autre modèle que le chômage des parents et aucune explication du monde qui l’entoure que la règle de la cité.
Par ailleurs, les filières courtes étant dévalorisées et n’offrant pas l’accès au modèle de richesse que promeut la télé, elles ne furent pas plébiscitées par ceux-là même qui en auraient eu besoin et ceux qui auraient pu aller dans des filières d’études plus longues n’y étaient pas poussé par des familles qui ne saisissaient pas toujours l’importance de ces filières. Ajoutons à cela que les études supérieures offrant un métier donnent lieu à une forte sélection d’entrée et que les écoles situées dans les cités n’ont pas une bonne réputation et donc les dossiers issus de ces établissements ont peu de chance de passer le cap de la sélection (il vaut mieux être moyen à Louis le Grand à Paris que bon dans une classe du Val Fourré à Mantes la Jolie).
Le cercle est naturellement vicieux. En effet, imaginons le parcours d’un enfant d’aujourd’hui, dans une banlieue aux bâtiments délabrés et dont le père est au chômage, les grands frères au RMI.
Il va à l’école sans que soit valorisé ce qu’il va apprendre. Autour de lui, un commerce parallèle s’est mis en place avec des dealers qui dominent le quartier économiquement, véhiculant l’idée que l’argent peut être facile et n’est pas relié à une notion de travail ou d’effort.
Mais cela n’est pas le seul problème. Si le travail ou l’effort pouvait mener à la fortune, un grand nombre de jeunes qui aujourd’hui soutiennent les murs de leurs cités vétustes se lanceraient vers la réussite en laissant s’écrouler leur immeuble poussiéreux … mais même avec de l’effort, en étant issu de familles souvent immigrées, l’effort pourra conduire à un poste de technicien supérieur, voire même de cadre pour la minorité de chanceux … mais pas à la richesse absolue, celle qui permet de se promener au sein de la cité en BMW à carreaux noirs …
Plus encore que l’argent, la célébrité devint l’objectif, être vu et reconnu est devenu synonyme de respecté. Le paraître est devenu plus important que l’être … et la relation initiale que je faisais avec 68 n’est pas fortuite, car Guy Debord y dénonçait déjà la société du spectacle qui a pris sa pleine ampleur aujourd’hui où, dépassant le voyeurisme du loft, on en arrive à filmer les viols et les agressions que l’on pratique !
Je ne m’étendrais pas plus sur le changement de sociologie frappante – au sens propre comme au figuré – de nos cités, mais je conclurai en disant qu’il est inutile de proposer des solutions anciennes, même si elles ont fonctionné en leur temps. Ce n’est qu’en prenant la mesure de la nouvelle « culture » qui s’est formée dans les banlieues, qu’en comprenant les images qui peuplent les rêves de ces jeunes en mal d’insertion que nous pourrons leur proposer un modèle auquel ils accepteront d’adhérer.
Les seuls aujourd’hui, me semblent-il, à avoir étudié la sociologie de ces jeunes, sont les imams. Il ont compris qu’ils ne pourraient pas leur offrir la richesse, alors ils ont utilisé le rejet dont ces enfants faisaient l’objet, que ces jeunes avaient déjà retourné en fierté d’appartenance, pour leur donner un nouvel idéal « moral » qui est de lutter contre qui les opprime. Ce phénomène fonctionne toujours. Créer un ennemi commun à des gens qui auparavant ne s’entendaient pas et vous les verrez unis pour le meilleur et pour le pire … souvent le pire.
Malheureusement, un Etat ne peut proposer la haine comme façon de s’en sortir … Même si certains l’ont fait et que d’autres continuent à le faire !
Il est donc indispensable de travailler sur le regard de ces jeunes, sur le modèle social que l’on pourrait leur proposer qui leur donne envie d’y adhérer. Il est déjà tard. Pour pouvoir offrir un modèle de société de laquelle ces jeunes ne seraient pas exclus, il faudrait que nous même, qui sommes dans la société, acceptions de la voir changer et travaillions à une réconciliation.
Devons-nous nous résoudre à avoir deux mondes, qui ne communiquent plus entre eux, qui n’ont plus aucune valeur commune ?
La réponse n’est pas simple, mais la question aujourd’hui est posée et, pour partie, certains essayent d’y répondre.
Jean-Louis Borloo fait partie de ceux-là. Ainsi, la création de l’ANRU qui permet le développement de restructurations urbaines, non seulement en réhabilitant des bâtiment, mais en changeant la face des villes, en poussant à la mixité perdue. Avant, c’était une coupure sociale qui faisait que le fils d’ouvrier ne faisait pas d’études, aujourd’hui c’est parce qu’un enfant se trouve dans telle école qu’il n’ira pas plus loin. Recréons des classes dans lesquelles tous les enfants se côtoient avec des modes de vie différents, mais où ce n’est pas le clan qui dirige. Recréons des quartiers où le chômeur n’est pas majoritaire. Si l’on côtoie quelqu’un qui travaille, on n’ignore plus ce que cela signifie et on peut recevoir des conseils, comprendre les attitudes à adopter. L’apprentissage se fait par la relation avec l’autre et l’on apprend beaucoup de l’altérité.
C’et donc en continuant ce mouvement de restructuration des quartiers, en s’assurant de la mixité dans les écoles que nous leur offrirons un accès vers nous. Mais c’est aussi en comprenant que nous fonctionnons aussi avec des modèles pré-établis qui ne sont pas toujours indispensables, en s’interrogeant sur nos propres valeurs et en faisant la part, dans nos attentes, de celles qui sont justifiées et de celles qui nous sont dictées par le conformisme, enfin, en nous remettant en cause, que nous pourrons nous aussi profiter ce cet autre qui aujourd’hui nous effraie.
Je sais que j’ai laissé de côté beaucoup de questions, et non des moindres comme :
- Comment sortir d’un système où la violence est le seul moyen d’expression. Quelle est cette nouvelle barbarie ?
- Que faire des jeunes qui n’on pas les moyens de faire des études pour devenir techniciens, ce qui sera demain le niveau minimum du travail disponible en France ?
- Devons-nous nous résoudre à admettre qu’il y aura toujours de l’inemploi pour ceux-là - Je dis inemploi car aucun emploi ne peut leur être proposé qui corresponde à leur absence de compétence – et comment le gèrerons-nous ?